La place de la santé en France

« En France, on a de la chance. »
On me l’a répété toute ma vie. Notre système de santé est l’un des meilleurs au monde. En 2000, l’Organisation mondiale de la santé l’avait même classé premier. On se soigne sans regarder le prix, on est indemnisé quand on ne peut plus travailler, et personne n’est censé rester sur le bord de la route parce qu’il est malade.
J’y ai cru. Jusqu’au jour où j’ai eu besoin de ce système. Pendant mon burn-out, je n’ai pas été protégée. J’ai été lâchée. Et ce que j’ai vécu n’a rien d’une exception : c’est la direction que prend notre pays.
Alors aujourd’hui, j’ai envie d’en parler. De ce que notre système promet. De ce qu’on est en train de lui faire. Et surtout, de ce que ça coûte vraiment à ceux qui tombent malades. Parce que derrière les milliards d’euros et les plans d’économies, il y a des gens qui souffrent. J’en fais partie.
1. Le système de soins français
Section titled “1. Le système de soins français”La Sécurité sociale est née en 1945, au sortir de la guerre. L’idée de départ est simple et, je trouve, très belle : chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. On ne paie pas en fonction du risque qu’on représente, comme avec une assurance privée. On paie ensemble, pour que personne ne soit seul face à la maladie.
L’Assurance maladie rembourse les consultations, les examens, les hospitalisations, les médicaments. Elle verse aussi un revenu de remplacement quand on ne peut plus travailler.
En terme de cotisations, ce système n’est pas gratuit. Il est financé par nous tous : les cotisations prélevées sur les salaires (surtout côté employeur), la CSG qui touche presque tous les revenus, et une partie des impôts. Quand on regarde sa fiche de paie, on voit bien que la santé a un coût. Mais ce coût est mutualisé : la personne en bonne santé paie pour celle qui est malade, en sachant qu’un jour, les rôles peuvent s’inverser.
La prise en charge des médicaments est un atout précieux. Les médicaments sont remboursés selon leur utilité médicale : 65 % pour la plupart, 30 % ou 15 % pour d’autres, et 100 % pour les traitements les plus lourds ou irremplaçables. Les personnes atteintes d’une affection de longue durée (ALD) sont prises en charge à 100 % pour les soins liés à leur maladie. Le reste est en général couvert par une mutuelle, quand on en a une.
Mais ce « presque gratuit » s’effrite. Les franchises médicales, cette petite somme laissée à la charge du patient sur chaque boîte de médicaments, ont doublé en 2024. Un euro, ça semble peu. Pour quelqu’un qui prend plusieurs traitements par mois, ça finit par compter.
Quand un médecin estime qu’on ne peut pas travailler, il prescrit un arrêt de travail. Dans le privé, la Sécu verse des indemnités journalières à partir du quatrième jour : les trois premiers sont des jours de carence, non payés, sauf si l’employeur les prend en charge.
Ces indemnités représentent environ la moitié du salaire, dans la limite d’un plafond. Selon l’ancienneté et la convention collective, l’employeur complète, puis un contrat de prévoyance peut prendre le relais. Sur le papier, tout est prévu pour qu’un salarié malade ne perde pas tout du jour au lendemain.
2. L’évolution actuelle
Section titled “2. L’évolution actuelle”Des arrêts maladie en hausse.
Les chiffres sont répétés partout. Entre 2019 et 2024, le nombre d’arrêts de travail indemnisés a augmenté de 10 %, pour atteindre 9,1 millions. Les indemnités journalières coûtent près de 18 milliards d’euros par an à l’Assurance maladie, et ce montant a grimpé de 7 milliards en dix ans.
Ce qu’on entend moins souvent, c’est le pourquoi. Selon la DREES, environ 60 % de cette hausse s’explique par l’augmentation des salaires et le vieillissement de la population active. Autrement dit : il y a plus de travailleurs, ils sont plus âgés, et ils sont mieux payés, donc leurs arrêts coûtent plus cher. Rien de très scandaleux là-dedans.
La santé mentale.
L’autre explication, c’est l’état psychique des Français. En 2022, la pathologie qui a généré le plus de journées d’arrêt était le syndrome dépressif. En 2025, 47 % des salariés se disaient en situation de détresse psychologique, et plus de la moitié des moins de 30 ans.
Le gouvernement avait fait de la santé mentale la grande cause nationale de 2025. On aurait pu s’attendre à ce que cette année-là marque un tournant vers plus de soin et plus de prévention. Ce n’est pas ce qui s’est passé.
Les nouvelles règles de la Sécu.
En quelques mois, les règles ont beaucoup bougé :
- Avril 2025 : le plafond des indemnités journalières passe de 1,8 à 1,4 fois le SMIC. Les salariés au-dessus de ce seuil sont moins indemnisés par la Sécu.
- Septembre 2025 : un nouveau formulaire d’arrêt de travail sécurisé devient obligatoire, pour lutter contre les faux arrêts.
- 1er septembre 2026 : pour la première fois, la durée des arrêts est plafonnée. Un premier arrêt ne peut plus dépasser un mois, et chaque prolongation deux mois. Le médecin peut aller au-delà, mais il doit le justifier par écrit, et le motif de l’arrêt doit désormais figurer sur la prescription.
- 2027 : les indemnités liées à un accident du travail ou une maladie professionnelle seront limitées à quatre ans.
En avril 2026, le gouvernement a aussi annoncé un plan contre « l’absentéisme », avec davantage de contrôles, notamment sur les arrêts longs.
Le refus des prolongations au-delà de quelques mois.
C’est là que la théorie et la réalité se séparent. Au bout de quelques mois d’arrêt, on est convoqué par un médecin-conseil de l’Assurance maladie. Ce médecin ne nous suit pas, ne nous connaît pas, et nous voit souvent une seule fois. Parfois même jamais : dans mon cas, il a pris sa décision sans même me contacter ni me parler. Pourtant, c’est lui qui décide si notre arrêt est « justifié ».
Comment peut-il savoir, mieux que notre médecin traitant et notre psychiatre, si nous sommes capables de retourner travailler ?
Ce que j’ai constaté, c’est qu’au-delà de quatre à six mois, les prolongations sont refusées de façon quasi systématique, même quand le médecin traitant et le psychiatre estiment que la personne n’est pas en état de reprendre. Pour une jambe cassée, on sait à peu près quand l’os sera ressoudé. Pour un burn-out ou une dépression, il n’y a pas de calendrier.
Mon expérience personnelle pendant mon burn-out
Section titled “Mon expérience personnelle pendant mon burn-out”Je ne parle pas de tout ça de loin. Je l’ai vécu.
Quand mon burn-out a commencé, je pensais que ce système dont on est si fiers allait me porter le temps de me reconstruire. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Je ne me suis jamais sentie aidée. Au contraire.
La Sécu a coupé toute indemnisation. Incapable de reprendre le travail, je suis restée deux mois de plus en arrêt maladie. Sans indemnités. Sans salaire. Puis j’ai été forcée de reprendre le travail. Pas parce que j’allais mieux. Parce que je n’avais plus de « réserves » pour tenir. Parce que je n’avais plus le choix.
Je n’étais pas guérie. Chaque matin était devenu une souffrance, et le restait. Et chaque matin, je DEVAIS me lever pour aller travailler. On ne guérit pas d’un épuisement en continuant à s’épuiser.
Aujourd’hui, deux ans après le début de mon burn-out, ma santé en porte encore les conséquences. Je sais que ce retour forcé m’a empêchée d’être soignée. Voilà ce qui arrive quand on oblige quelqu’un à choisir entre sa santé et ses factures : on ne fait pas d’économies, on déplace la facture. Sur le corps et l’esprit des malades.
Soigner les symptômes plutôt que la cause. Quand on additionne tout ça, une logique apparaît. On ne se demande pas pourquoi autant de personnes s’effondrent. On se demande comment les faire revenir plus vite au travail.
Pourtant, un burn-out ne tombe pas du ciel. Il naît souvent d’une charge de travail intenable, d’un management toxique, d’une perte de sens. Renvoyer quelqu’un dans le même environnement, avant qu’il soit rétabli, c’est fabriquer la rechute suivante.
Le déficit de la Sécurité sociale est réel. Mais il sert aussi de prétexte. Il est plus simple de raccourcir les arrêts que de transformer les conditions de travail. Plus simple de contrôler les malades que de questionner ce qui les rend malades.
3. Ce que tout ça crée comme inégalités
Section titled “3. Ce que tout ça crée comme inégalités”La précarité des personnes malades. Être malade coûte cher. Les indemnités ne remplacent qu’une partie du salaire, les jours de carence ne sont pas payés, et les frais de santé continuent de tomber. Quand un arrêt est refusé alors qu’on n’est pas en état de travailler, il ne reste souvent que de mauvaises options : reprendre en serrant les dents, poser des congés, ou basculer en arrêt non indemnisé.
La maladie, qui devrait être un moment où l’on se repose sur la solidarité, devient un moment où l’on s’inquiète pour son loyer. Et l’inquiétude, on le sait, ne guérit personne.
La culpabilisation des victimes. En psychologie sociale, on parle de « croyance en un monde juste » : nous avons besoin de penser que chacun obtient ce qu’il mérite. Si quelqu’un souffre, c’est qu’il a dû faire quelque chose de travers. Cette croyance nous rassure, parce qu’elle nous laisse penser que ça ne nous arrivera pas.
On connaît aussi l’erreur fondamentale d’attribution : on explique le comportement des autres par leur personnalité, plutôt que par la situation dans laquelle ils se trouvent. La personne en burn-out serait « trop fragile », pas « épuisée par un environnement toxique ».
Dans une société individualiste, ces biais trouvent un terrain idéal. Et nos dirigeants les entretiennent. Quand le discours public parle d’abus, de fraude, d’arrêts de complaisance, de « dérive », chaque malade devient suspect. On ne parle plus de personnes à soigner, mais de coûts à réduire. Résultat : on finit par se sentir coupable d’être malade, et par avoir honte de demander l’aide à laquelle on a pourtant cotisé toute sa vie.
Les riches et les pauvres ne sont pas égaux face à la maladie. Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Un cadre d’une grande entreprise a souvent une bonne mutuelle, une prévoyance qui maintient son salaire, une épargne pour tenir. Un salarié précaire, un indépendant, une personne au SMIC n’ont rien de tout ça. Pour eux, le moindre durcissement des règles se paie immédiatement.
Ces écarts se voient jusque dans l’espérance de vie : en France, environ 13 ans séparent les hommes les plus aisés des plus modestes. Un système pensé pour être universel devient peu à peu un système où l’on est bien soigné… à condition d’avoir les moyens de compléter ce que la Sécu ne couvre plus.
Conclusion
Section titled “Conclusion”Notre système de santé reste précieux. C’est justement pour ça qu’il faut le défendre. Petit à petit, il glisse d’une logique de solidarité vers une logique de contrôle, et on nous demande de l’accepter au nom du déficit.
Je refuse cette logique. Si on veut vraiment faire baisser les arrêts maladie, il faut s’attaquer à ce qui rend les gens malades : le travail qui épuise, la pression, les entreprises qui laissent leurs équipes s’effondrer sans rien changer. Pas punir celles et ceux qui tombent. Une société se juge à la façon dont elle traite ses membres les plus fragiles. Aujourd’hui, la nôtre leur demande de se taire et de retourner travailler.
Alors parlons. Racontons ce que nous avons vécu, partageons ces témoignages, interpellons nos élus. Tant que la maladie restera une affaire privée et honteuse, rien ne changera.
Et vous, comment avez-vous été accompagnés pendant votre arrêt ?
Section titled “Et vous, comment avez-vous été accompagnés pendant votre arrêt ?”Sources :
- Arrêts de travail : ce que prévoit la stratégie du Gouvernement - info.gouv.fr
- La durée des arrêts de travail limitée à partir de septembre 2026 - Le Journal des entreprises
- Réforme arrêt maladie 2026 - aide-sociale.fr
- Question écrite sur le plafond des IJ et réponse du ministère - Sénat
- Arrêts maladie : la France à bout de souffle - LCP
- Dérapage des dépenses d’arrêts de travail : à qui la faute ? - Le Quotidien du médecin
- Lecornu veut vous interdire d’être malades - L’Essentiel de l’éco



