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5. Les grandes figures de l'épistémologie du XXe siècle

Frise chronologique des événements et publications majeurs

Section titled “Frise chronologique des événements et publications majeurs”
  1. 1934Publication de « Logik der Forschung » (Karl Popper) - trad. française « La logique de la découverte scientifique » en 1973

    Popper détaille le critère de falsifiabilité (ou réfutabilité) comme frontière étanche (démarcation) entre la science et la métaphysique.

  2. 1938Publication de « La formation de l’esprit scientifique » (Gaston Bachelard)

    Bachelard théorise les notions d’obstacles épistémologiques et de rupture épistémologique, posant les bases de la vision discontinuiste du progrès scientifique.

  3. 1962Publication de « La structure des révolutions scientifiques » (Thomas S. Kuhn)

    Kuhn introduit les concepts fondamentaux de paradigme, d’anomalie et de révolution scientifique pour expliquer l’histoire des sciences.

  4. 1967Publication de « La rationalité et le statut du principe de rationalité » (Karl Popper)

    Popper expose la manière dont le principe de rationalité permet d’unifier la méthodologie des sciences sociales et des sciences exactes.

  5. 1970Fondation de l’Épistémologie Génétique dans les ouvrages de synthèse (Jean Piaget)

    Piaget formalise l’épistémologie génétique et montre que la compréhension et l’explication sont deux composantes complémentaires de la démarche scientifique.

Deux grandes visions du progrès scientifique :

1. La vision positiviste

(ex : Auguste Comte)

La science progresserait de manière continue et linéaire, par accumulation progressive de savoirs.

2. La vision discontinuiste

(ex : Bachelard, Popper, Kuhn)

La science progresse par ruptures, erreurs rectifiées, remises en cause et changements de paradigmes.

« La formation de l’esprit scientifique » selon Bachelard (1884-1962)

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Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Et il ne s’agit pas de considérer des obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d’incriminer la faiblesse des sens et de l’esprit humain : c’est dans l’acte même de connaître intimement, qu’apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C’est là que nous montrerons des causes de stagnation et même de régression, c’est là que nous décèlerons des causes d’inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques.

— Bachelard, La formation de l’Esprit scientifique (1938)

Dès 1920, vision discontinue du progrès scientifique en rupture avec la pensée positiviste. Bachelard conçoit l’avancée de la pensée scientifique comme une remise en cause incessante de ses propres fondements. La science tendue vers l’avenir ne progresse qu’en rompant avec son passé.

  • « L’histoire du progrès scientifique se pense en terme de discontinuité et de rupture épistémologiques. »
  • L’erreur devient « constitutive de l’esprit scientifique qui a appris à la repérer et à la rectifier. »
  • « Il n’est de science que du caché. »
  • « La science dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. L’opinion pense mal, elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances »

Il ne faut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. Toutes les connaissances scientifiques se construisent à partir de questions, de recherche de questions, de remise en question permanente venant d’un esprit scientifique.

Les principes de « rationalité » et « falsifiabilité » selon Karl Popper (1902-1994)

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Il a travaillé sur l’épistémologie des sciences sociales → approche compréhensive ou interprétativisme.

Selon Popper, les sciences sociales s’unifieraient grâce au principe de rationalité (article de 1967 : « La rationalité et le statut du principe de rationalité ») → Grâce au principe de rationalité, les sciences sociales parviendraient à reproduire le modèle épistémologique général de l’explication scientifique. L’unité des sciences sociales découlerait de cette affirmation comme un corollaire particulier.

Le principe de rationalité se définit plus facilement par ses fonctions que par son contenu. Chaque fois que nous envisageons le comportement humain sous l’angle de l’action obéissant à des raisons, nous appliquons le principe de rationalité. En adoptant le principe de rationalité dans une circonstance donnée, nous rejetons les hypothèses diverses du hasard absolu, du conditionnement rigide, de la décision capricieuse et du désordre des idées.

Le principe de falsifiabilité est un critère qui permet de distinguer une théorie scientifique d’une théorie non-scientifique. Une théorie scientifique doit être réfutable (ex : théorie d’Einstein). Une théorie scientifique doit pouvoir faire des prédictions à risque. Ce sont des prédictions incorrectes qui font avancer la science. Toute théorie scientifique peut éventuellement être fausse et sera remplacée par des théories plus adéquates, avec le temps.

Plusieurs théories psychologiques ne passent pas le test de falsifiabilité. Elles manquent de rigueur scientifique, et non de « vérité sur le monde ».

Une connaissance devient scientifique quand, à partir d’elle, peut être prédit un évènement dont le développement témoignera de sa vérification.

Énoncé Falsifiable ?
« Tous les corps se dilatent lorsqu’ils sont chauffés » ✅ peut, en vertu de sa formulation, être contredit avant même l’expérience en laboratoire.
« Tous les points du cercle euclidien sont équidistants du centre » ❌ pose problème, puisqu’en raison de la définition du cercle euclidien, l’énoncé ne peut être falsifié.

DONC la falsification s’introduit en somme par la formulation même de l’énoncé → vertu cardinale de la langue.

Les théories ne sont pas vraies en soi, elles sont seulement falsifiables. Il n’y a aucune méthode pour montrer qu’une théorie est vraie. Les tests théoriques ne sont pas inductifs, mais déductifs : l’acceptation de certaines observations peut montrer qu’une théorie est fausse (le seul cygne noir montre que tous les cygnes ne sont pas blancs).

Le problème des hypothèses probabilistes

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Problème apparent pour Popper : savoir comment traiter les hypothèses probabilistes, c’est-à-dire presque toutes les hypothèses en psychologie. Une hypothèse probabiliste ne dit pas qu’une corrélation sera parfaite ou qu’une personne obtiendra toujours un résultat supérieur dans une condition à une autre. Au lieu de cela, l’affirmation est que la corrélation sera positive mais médiocre, ou que les scores dans une condition sont plus susceptibles d’être supérieurs aux scores dans une autre condition. L’hypothèse se réfère à la moyenne d’une population. Un échantillon de la population, qu’il soit de 5, 5000 ou 50 000 personnes, ne dit pas vraiment quelle est la moyenne de la population. Comment pouvons-nous ne jamais falsifier l’hypothèse ?

Popper a dit que la falsifiabilité d’une théorie pouvait être discernée à partir de sa forme linguistique ou logique.

  • Exemple 1 : l’affirmation « tous les A sont B » est à première vue falsifiable.
  • Exemple 2 : l’affirmation « certains A sont B » n’est pas falsifiable, étant donné que nous n’avons pas accès à tous les A.

De nombreuses affirmations en psychologie sont probabilistes, c’est-à-dire qu’elles reposent sur les hypothèses statistiques.

Le concept de « paradigme » selon Thomas S. Kuhn (1922-1996), historien et épistémologue

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En 1962, Kuhn utilise la notion de « paradigme » et la transpose au domaine scientifique dans son ouvrage « La structure des révolutions scientifiques ».

Kuhn emploie le terme « paradigme » pour définir un ensemble de convictions partagées à un moment donné par la communauté scientifique. Une « révolution scientifique » correspond en fait à un « changement de paradigme ».

La science progresse par périodes, pendant lesquelles l’ensemble des chercheurs oeuvrent au sein du même paradigme. Puis des anomalies apparaissent et perturbent ce corpus théorique, entraînant d’autres recherches, et de fait, d’autres paradigmes.

Un paradigme est donc un corpus d’hypothèses théoriques générales, de démarches et procédés techniques nécessaires à son application qu’adoptent les membres de la communauté scientifique à un moment donné de son histoire. Cette dernière est scandée par des révolutions scientifiques en fonction desquelles un paradigme se substitue au précédent, lequel donnait jusqu’alors à la science son état de stabilité.

Chez Kuhn, la notion de paradigme suggère l’idée qu’aucune communication n’est possible entre paradigmes, de telle sorte qu’une unité manque à la science et à son développement historique.

L’épistémologie génétique selon Jean Piaget (1896-1980)

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Jean Piaget : une des plus importantes figures de la psychologie du 20ème siècle, père fondateur du Cognitivisme. Sa théorie de la connaissance est construite sur l’ontogenèse de la connaissance et le développement de l’intelligence. Piaget a marqué indélébilement l’histoire contemporaine de la psychologie génétique et amorce l’émergence des sciences cognitives.

D’une manière générale, toute épistémologie scientifique se réfère implicitement ou explicitement à des interprétations psychologiques, qu’il s’agisse de perception de langage (…) ou de structures opératoires.

— Piaget

Piaget est l’un des fondateurs des sciences cognitives et il inscrit de la cognition dans un cadre épistémologique multidisciplinaire, convoquant la psychologie, la biologie, la logique, les mathématiques et l’intelligence artificielle.

L’épistémologie génétique repose sur 3 axiomes :

  1. L’origine et le développement de la connaissance inscrits dans un processus général d’adaptation biologique.
  2. Le développement de la connaissance obéissant au fonctionnement des lois de l’évolution.
  3. Il existerait des différences structurelles entre les différents types de connaissances en fonction de leur nature, de leur moment d’apparition dans la phylogenèse, de la variabilité culturelle et du développement individuel.

Dualisme entre expliquer (les faits de la nature) et comprendre (les données signifiantes de l’activité humaine) → affirmation d’une différence irréductible des sciences humaines et sociales, par rapport aux sciences naturelles et physiques.

Bachelard (1884-1962)

  • Idée clé : la science ne progresse pas en accumulant des faits, mais en éliminant des obstacles épistémologiques.
  • Obstacle n°1 : L’opinion (sens commun) : pour Bachelard, « l’opinion pense mal, elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances ». La science doit détruire le sens commun pour construire une connaissance objective.
  • La rupture épistémologique : l’esprit scientifique se forme en rompant avec les conceptions antérieures et en rectifiant une connaissance objective.
  • L’explication causale : « Il n’est de science que du caché ». La science doit révéler les causes invisibles situées derrière les faits observés.

Karl Popper (1902-1994)

  • Idée clé : pour qu’une théorie soit scientifique, elle doit être falsifiable (réfutable). Cela signifie qu’elle doit formuler des prédictions à risque que l’expérience peut venir contredire.
  • Critique de la psychanalyse (Freud) vs Physique (Einstein) : Popper critique les théories freudiennes car elles expliquent tout après coup (post-dicton) et ne peuvent jamais être prises en faute. A l’inverse, la physique d’Einstein fait des prédictions précises qui risquent d’être infirmées par l’expérience.
  • Le principe de rationalité dans les sciences sociales : pour Popper, les sciences humaines s’unifient en partant du principe que les actions humaines obéissent à des raisons intelligibles (approche compréhensive).

Thomas S. Kuhn (1922-1996)

  • Idée clé : la science évolue selon un modèle cyclique structuré par des paradigmes.
  • Qu’est-ce qu’un paradigme ? C’est un ensemble de croyances, de méthodes et de théories partagées par la communauté scientifique à une époque donnée (ex : le géocentrisme).
  • Comment se fait une révolution scientifique ?
    1. Science normale : les chercheurs travaillent à l’intérieur d’un paradigme établi.
    2. Apparition d’anomalies : des faits observés contredisent le modèle en place.
    3. Crise et changement de paradigme : une « révolution scientifique » se produit et un nouveau paradigme remplace le précédent (ex : le passage au modèle héliocentrique de Copernic).

Jean Piaget (1896-1980)

  • Idée clé : Piaget étudie le développement de la connaissance (ontogenèse) chez l’enfant pour comprendre la logique du développement scientifique global.
  • Une approche interdisciplinaire : son « épistémologie génétique » croise la psychologie du développement, la biologie, la logique et les mathématiques. Elle a fortement contribué à l’émergence des sciences cognitives.
  • Trois principes constructivistes :
    • La connaissance provient d’une adaptation biologique à l’environnement.
    • Son développement obéit aux lois de l’évolution.
    • Il existe des différences structurelles dans la connaissance selon les étapes du développement.
  • Expliquer/Comprendre : Piaget dépasse le vieux débat du XIXème siècle entre expliquer (sciences dures) et comprendre (sciences humaines) en affirmant qu’explication et compréhension sont deux faces indissociables de la connaissance scientifique.