Trois minutes trop tard
Lundi. Encore une semaine à dérouler, en espérant qu’elle soit la plus rapide possible… C’est un jour que j’espère banal, classique… Ennuyeux.
Ce matin, un de nos collègues, alternant, fait son pot de départ. Après trois ans à nos côtés et enfin diplômé, il s’en va chercher un CDI ailleurs. Il a réservé une salle à 9 h et, même si je ne me sens pas légitime d’y aller, je me motive pour lui souhaiter le meilleur.
Je suis en retard, parce que bon… Je n’aime pas arriver parmi les premiers et puis, je pensais que nous ferions notre « daily » de 15 minutes dans le bureau avec toute l’équipe avant ça. Mais personne. Aucune info, aucun message, rien. Juste personne dans les bureaux. Ça fait un moment que je ne me prends plus la tête alors je laisse tomber et je cesse de patienter.
Lorsque j’arrive dans la salle de réunion, prête à découvrir les gourmandises apportées par mon collègue, je suis d’abord stupéfaite. Au lieu de le retrouver, lui et le reste des membres de l’étage, il y a toute mon équipe, agglutinée autour de pâtisseries algériennes. Il est 9 h 20 et ils sont en pleine réunion matinale…
Sur le moment, je me pose quelques questions, mais je me dis qu’il y a dû y avoir un accord pour nous permettre de faire ce point de quinze minutes. Je vois plusieurs personnes extérieures à l’équipe entrer, patienter quelques minutes, puis sortir au moment où elles se rendent compte que… ce n’est pas un discours de pot de départ qui a lieu là.
Puis notre N+2 entre et prend la parole :
« Je me permets de vous couper, mais la salle a été réservée pour un pot de départ. Vous ne l’avez pas réservée, que je sache, donc vous n’avez pas de raison d’être là. »
Pendant plusieurs minutes, il insiste et tente de faire passer un message, ce à quoi certains membres de notre équipe osent simplement répondre, sur un ton dédaigneux :
« Oui, ça va, on a presque fini ! »
Il m’a fallu trois minutes supplémentaires pour réaliser ce qui était en train de se dérouler. Trois minutes sûrement trop longues avant que je ne décide de quitter la pièce, espérant que mon refus de cautionner ce genre de comportement en motive d’autres. Mais ça n’a pas été le cas. Ils ont poursuivi comme si de rien n’était.
Je suis sortie avec la gorge serrée. Honteuse d’avoir mis autant de temps à comprendre. Honteuse d’appartenir, même malgré moi, à ce groupe-là.
Que sommes-nous devenus ? Où sont passés le respect, la bienveillance, la reconnaissance ?
Trois ans. Trois ans de travail à nos côtés, et le seul moment qui lui appartenait vraiment, on le lui a pris. Pas par accident. Pas par malentendu. En pleine connaissance de cause, et en répondant avec mépris à ceux qui osaient le rappeler.
Il est 21 h 30 et je suis toujours sous le choc de ce qui s’est déroulé. J’ai présenté mes excuses à mon collègue et j’en ai appris un peu plus. Lorsqu’un membre de notre équipe est entré dans la pièce pour installer son ordinateur et débuter sa réunion, mon collègue lui a dit que la salle était réservée, mais il n’a obtenu aucune réponse. Une autre personne est entrée pour prévenir qu’un événement était déjà prévu, mais personne ne l’a écoutée. Puis notre N+2 est venu insister, mais… personne n’a jugé bon de s’excuser et de sortir pour lui laisser la place, comme c’était prévu à l’origine.
Je ne comprends pas. Je ne comprendrai jamais.
Ce n’est « qu’une » salle. « Qu’un » pot de départ. C’est exactement ce que certains me répondront. Mais c’est justement parce que c’est petit que c’est grave. Si l’on n’est même plus capable de céder une salle à quelqu’un qui s’en va, que reste-t-il ? Quand l’indifférence devient la norme dans les petites choses, elle le devient aussi dans les grandes.
Ce matin, je n’ai pas vu un simple manque de politesse. J’ai vu des gens qui ne se regardent plus. Qui ne s’écoutent plus. Qui passent avant les autres sans même s’en rendre compte, et qui ne s’arrêtent pas, même quand on le leur dit en face.
Et le pire, c’est le silence. Celui de ceux qui étaient là et qui n’ont rien dit. Celui qui laisse faire.
Moi, je refuse de m’y habituer. Je refuse de hausser les épaules et de passer à autre chose. Je suis peut-être partie trois minutes trop tard, mais je suis partie. Et la prochaine fois, j’espère que j’aurai le cran de ne pas me contenter de quitter la pièce.